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Faire visiter un musée à des élèves pour
leur montrer des œuvres d'art est quelque chose de presque obligatoire. Au delà
d'une culture artistique, on peut donc se demander si l'œuvre d'art peut nous
apprendre quelque chose. Il semblerait que oui, puisque sensibiliser les jeunes
gens à l'art est une des missions de l'éducation. Cependant, bien des personnes
nient l'intérêt de visiter un musée, considérant que cela n'apporte rien. Une
œuvre d'art est nécessairement liée au beau ; cela soulève alors la question de
l'intérêt, de l'utilité du beau et de l'art. A quoi sert l'art, si toutefois il
sert à quelque chose, et que peut-il nous apporter ?

L'œuvre d'art, du fait qu'elle se réfère au beau, à l'esthétique, fait appel au
jugement de goût. C'est-à-dire qu'elle fait travailler nos sens : la vue pour
une peinture, l'ouïe pour une musique... Ce travail des sens nécessite un
véritable apprentissage. Comme le dit Platon, atteindre le beau demande un
effort. Une œuvre d'art n'est donc pas quelque chose qui se saisit dans
l'immédiateté, mais bien quelque chose qui demande une remise en question de la
façon habituelle que nous avons de regarder, d'écouter. L'œuvre d'art nous
permet donc d'utiliser nos sens d'une façon différente du quotidien, elle nous
apprend à être plus attentif. De plus, la plénitude d'une œuvre d'art ne se
révèle pas dès le premier coup d'œil, la première écoute : pour comprendre la
beauté d'une œuvre d'art, il faut y revenir. Quand on écoute une musique, on ne
perçoit pas tout de suite toutes les notes, toutes les nuances, et c'est
seulement après plusieurs écoutes qu'on peut comprendre l'œuvre et l'apprécier
pleinement. Une œuvre d'art nous apprend donc l'attention, la patience
également, surtout dans notre société actuelle où tout se consomme et se jette rapidement.
Une œuvre d'art nous apprend également ce qu'est une
intentionnalité pure, une volonté dénuée de toute idée d'utilité. Selon Kant,
l'art est une "finalité sans fin" en ce sens qu'il n'a pas de but, pas de
message à faire passer, mais qu'il est une finalité en lui-même. Le beau, donc
l'art, montre le monde tel qu'il est, sorti du réseau d'utilités du quotidien.
L'art va à l'essentiel, à l'essence du monde, et nous apporte alors la
connaissance de celui-ci : "Ainsi, la vision esthétique affranchit le sujet de
son individualité (...), nous sommes alors transformés en pur sujet connaissant"
(Michel Piclin, Schopenhauer). L'art nous apprend donc à poser un regard
différent sur le monde. Nous avons l'habitude de nous intéresser aux buts et aux
idées sans voir l'intentionnalité, la volonté de ceux qui nous parlent, alors
que c'est cette intentionnalité qui est essentielle, comme fondement de la
reconnaissance de l'autre. L'art nous permet alors de prendre conscience de
cette volonté désintéressée, et c'est ce qui fait sa beauté.
En outre, l'art peut nous apprendre à communiquer
avec autrui. En effet, selon Kant, le beau "plaît indépendamment de tout
intérêt" et il peut donc ainsi atteindre un caractère universel, ce qu'il
affirme en disant "Est beau ce qui plaît universellement sans concept". Le beau
et l'art sont donc une universalité subjective que nous pouvons partager avec
les autres de façon intime, car l'art ne dépend pas des opinions qui sont
sources de conflits. Il y a communion entre des gens qui sont émus par la même
œuvre, et c'est pour cela que l'art - du moins à ses débuts - est intimement lié
à la religion qui a pour vocation de rassembler (religo en latin) les gens.
Enfin, l'œuvre d'art en tant que préfiguration nous
enseigne de nouveaux modes de pensée : de façon inconsciente, le public
s'habitue à une nouvelle façon de voir ou de faire. Avec la Renaissance
italienne est apparue la véritable perspective dans la peinture, alors que le
Moyen-âge représentait tout à plat. Cette notion de perspective a sans doute
préparé le monde à la profondeur, rendant ainsi possible chez Galilée le concept
d'univers infini. Les artistes inventent ainsi des modes de pensées ensuite
utilisés par tous, exactement comme un mathématicien invente un outil
mathématique qui ne sera utilisé que bien plus tard dans le domaine des sciences physiques.
L'art peut donc nous apprendre beaucoup de choses
qui ne sont pas perceptibles autrement que par lui. 
Cependant, l'art ne semble pas être
source de connaissance. Quand on regarde un tableau, ou qu'on écoute une
musique, c'est plus souvent dans l'optique de la distraction et du plaisir que
dans celle de la connaissance. même si les visiteurs sont nombreux dans les
musées, ils ne s'y rendent pas pour apprendre, mais pour voir. L'œuvre d'art
n'est pas, dans la majeure partie des cas, abordée comme source d'apprentissage.
L'art est en effet souvent considéré comme ne
servant à rien ; il n'a pas de message à faire passer. Les œuvres "engagées"
sont en effet un amalgame entre différents genres : elles détournent le message
par le biais de l'œuvre d'art. Une œuvre d'art au sens strict et pur du terme
n'a pas de message à faire passer, puis qu'elle est une "finalité sans fin".
Elle n'a pas de but, donc en aucun cas celui d'enseigner ou de transmettre quoi que ce soit : connaissances, valeurs...
L'oeuvre d'art en tant que telle n'a pas de but,
mais son auteur n'en a pas non plus, puisque l'art est quelque chose de gratuit,
de désintéressé. L'artiste n'avait donc pas d'intention particulière en peignant
sa toile ou en composant sa symphonie, pas même une intention pédagogique. De
plus, l'art ne nous est absolument pas destiné directement, contrairement à ce
que l'on pourrait croire quand on apprécie particulièrement une œuvre. Celle-ci
ne semble donc pas pouvoir nous apprendre quelque chose.

Il paraît certain que l'art ne puisse
pas transmettre une connaissance au même titre qu'une science. Dans Le monde
comme volonté et comme représentation, Schopenhauer dit de l'art qu'il est
"contemplation des choses, indépendamment du principe de raison. Il s'oppose
ainsi au mode de connaissance qui conduit à l'expérience et à la science." Il y
a ainsi une certaine idée de passivité dans l'art ("contemplation") qui est
contraire à l'idée habituelle d'apprentissage. De plus l'art est indépendant de
la raison, alors que celle-ci est un des éléments fondamentaux de la
connaissance. Même si l'on peut considérer l'art comme une expérience sensible,
l'intervention de la raison est tout de même nécessaire pour établir une
connaissance construite. Schopenhauer ajoute également que l'art s'oppose à la
connaissance scientifique. Si l'art peut nous apprendre quelque chose, ce n'est
donc pas quelque chose de raisonnable, ni de scientifiquement
prouvé et prouvable. L'art s'attache au sensible et n'est donc pas matière à
théorie, à réflexion. Une connaissance scientifique est redémontrable : les
sensations éprouvées devant une œuvre d'art ne sont pas possibles à refaire. Une
connaissance scientifique est vraie pour tout le monde, alors que le beau, même
s'il est universel, est toujours soumis à des obstacles de goût personnels.
L'art ne peut donc pas nous apprendre quelque chose comme peut le faire une science.

Ce n'est dons pas sans fondements que
certaines personnes prétendent que l'art ne sert à rien et qu'il ne peut rien
nous apprendre. Il n'est pas faux de dire que l'art n'a pas de buts. Mais,
paradoxalement, c'est cette absence de but qui offre à l'art toute sa richesse.
On a vu que l'art est une "finalité sans fin", c'est-à-dire qu'il est sa
finalité en lui-même, et qu'il est dénué de toute notion d'utilité ou d'intérêt.
Et c'est justement cette "finalité sans fin", cette absence de but recherché qui
permet à l'art de bous révéler à nu la vérité de l'artiste. Si l'art
s'encombrait de messages, d'idées, de buts, d'enseignements, nous serions
aveuglés par ceux-ci et nous ne pourrions pas percevoir l'intentionnalité de
l'artiste. Si l'art cherchait à nous apprendre quelque chose, nous passerions à côté de son principal enseignement.
C'est parce que l'art est débarrassé de l'idée
quotidienne et triviale de but qu'il nous donne à voir l'invisible et
l'essentiel : une volonté qui veut, simplement. Ceci est également rendu
possible par son aspect gratuit et désintéressé : l'artiste est artiste non pas
parce qu'il recherche quelque chose, gloire, célébrité ou argent, mais parce
qu'il veut vouloir au travers de son œuvre et de son art.
L'absence de but de l'art rend aussi possible son
universalité et sa capacité d'être vecteur de communication et source de
communion entre les gens. Si l'art poursuivait des buts précis, il y aurait
toujours des gens en accord avec ceux-ci et d'autres qui les critiqueraient. Il
n'y aurait donc pas d'universalité de l'art, ni de communion, car il serait
source de conflits, d'oppositions, en faisant appel à un jugement d'opinions.
Enfin, c'est parce qu'il ne poursuit pas de but que
l'art peut se permettre des innovations. S'il cherchait à convaincre son public
de quelque chose, il utiliserait des formes connues et compréhensibles par tous,
en essayant de choquer le moins possible. Or, utiliser une nouvelle technique,
un nouveau style, va à l'encontre de ce précepte, car les pionniers en matière
d'art ont toujours été méprisés par leurs contemporains non habitués à la
nouveauté. C'est donc l'absence de but qui permet de nouvelles formes et ainsi
l'apparition et l'apprentissage de nouveaux modes de pensées.
C'est parce que l'art n'a pas de but qu'il peut nous révéler et nous apprendre beaucoup ce choses.

Le principal reproche que l'on puisse faire à l'art
est de ne pas avoir de buts. Mais c'est pourtant dans cette "finalité sans fin"
que l'art va puiser toute sa richesse et qu'il peut nous apprendre ce que le
quotidien ne nous permet pas de voir : un monde de volontés pures. Il nous
permet également la communion avec autrui, car il ne se fonde pas sur les
opinions conflictuelles. Enfin, il permet l'acquisition de nouveaux modes de
pensées. L'art peut donc nous apprendre beaucoup. On peut cependant se
demander, au vu du nombre de gens qui refusent l'intérêt de l'art, si cette
connaissance ne nécessite pas une certaine culture qui ne serait pas donnée à tous.
(Elodie C.)
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