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« On s’aperçoit souvent que les « grands hommes » tels qu’on les vénère ne sont,
en fin de compte, que des petits poèmes ratés – dans le monde des valeurs
historiques règne le faux monnayage. » (Nietzsche, Le cas Wagner)
Loin des
sinistres farceurs honorés par l'humanité, tels le petit corse ou le grand
phénoménologue de l'esprit (pour en rester prudemment aux classiques), quelques
hommes pertinents et conséquemment négligés.
Que le réel soit individuel implique non seulement que toute loi, physique
comme morale, est une généralisation abusive, mais aussi que tout ce que
nous pouvons dire ou penser reste nécessairement insuffisant face au réel
qui le déborde. Han Ryner,
sous son image de vieux prophète anarchiste et lyrique, tente de nous
inciter à revenir à la modestie d'un véritable réalisme.
L'individu présente, d'après les logiciens, des
caractères en nombre infini, inépuisable, qui s'opposent à toute définition
de l'individu. Une formule générale ne s'applique à la rigueur à rien.
Chaque fois que, pour la facilité de la parole ou de l'industrie, nous
l'appliquons, sauvons notre esprit philosophique en nous souvenant qu'elle
ne peut tout dire et que chaque objet concret la déborde...
Techniques et institutions : des créations humaines qui peuvent être
judicieuses au départ, et qui pourtant tournent très mal. Vigilance et recul
critique sont en ces matières des nécessités permanentes pour sauvegarder ce
qu'il y a d'humain en l'homme. Ivan Illitch,
prêtre d'origine, mena sa vie durant le combat pour la libération de l'homme contre lui-même.
Le principe
du libéralisme, "rendre économiquement faisable ce qui est techniquement
possible", en restant totalement indifférent aux multiples conséquences
néfastes, est humainement catastrophique. D'une part, destruction du cadre
de vie, les éventuels frais de restauration étant très rarement à la charge
des profiteurs (comme dit une formule actuelle : privatisation des profits,
collectivisation des pertes). D'autre part, la valeur même de la vie est
pervertie, voire anéantie.
L'auteur dont
la lecture est indispensable pour la formation de tout honnête homme, et
dont l'étude devrait être au programme de toute école républicaine,
Jean Meslier, curé athée de son état, juste entre les justes,
penseur de son époque, et toujours éclaireur de la nôtre.
Le bon curé d'Etrepigny, petit village ardennais,
nota, sa vie durant, ce qu'il en était de la vie réelle des hommes, et
comment l'oppression, notamment religieuse, la mutilait sous l'arsenal ahurissant de ses mensonges.
Un dossier sur
Guillaume d'Ockham, philosophe important du moyen âge,
qui aurait bien voulu que nous ne confondions pas ce qui est et ce que nous y rajoutons, et dont
nous avons malheureusement un peu oublié les leçons.
La distance entre les choses est-elle
quelque chose? Il y a d’emblée ambiguïté dans une telle question.. Car quelle sorte de chose entend-on par
« quelque chose » ? S’agit-il, au sens strict, de ce qu’on nomme une « chose », Ockham dira une chose absolue,
ou s’agit-il de « quelque chose » d’autre, un rapport peut-être, qui, tout en étant nommable, n’en est pas pour autant
une « chose » au sens strict? C’est que l’ambiguïté, dont on voit bien qu’elle ressort du
langage, renvoie, de manière générale, à l’ambiguïté de ce que l’on peut entendre par « être ».
Jean Norton Cru eut la lucidité et le
courage de s'interroger sur ce que pouvait être un témoignage,
principalement en temps de guerre. Et comme ce n'était pas un conteur de
fables, il amassa d'abord les matériaux. Une intéressante recherche de la
vérité sur la mémoire et l'histoire, qui suscita donc naturellement haines
et tentatives de récupération...
Le témoin oublie, mais s'il se contentait de perdre la
trace des faits il n'y aurait que demi-mal. En réalité sa mémoire le
dupe : elle recrée à mesure ce qu'efface l'oubli et cette création n'est
jamais conforme à la réalité primitive. Elle est inspirée par des
notions longuement entretenues dans l'esprit, en l'espèce par l'image
traditionnelle et légendaire de la guerre. Cela explique comment ce
témoin pourra raconter, en toute bonne foi, qu'il a vu et accompli des
choses conformes à la guerre selon les livres, mais en contradiction avec
son expérience de combattant.
Américain, et néanmoins philosophe,
Charles Sanders Peirce s'interroge, en
deçà des affabulations usuelles en la matière, sur ce que penser veut dire.
Nos conceptions sont toutes des croyances. Mais il y a
croire et croire, et toutes les nuances qu'on voudra entre les deux. Peirce
s'inquiète de ce qui les peut plus ou moins justifier. Il n'y a pas d'autre
moyen de jauger une croyance que d'en apprécier les conséquences. Une
conception quelconque n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses effets
pratiques. Telle est le constat qui définit ce que Peirce appellera, pour se
démarquer du pragmatisme de son "disciple" James, le pragmaticisme.
Plus l'introduction rapide à
quelques autres penseurs bienfaisants, dans le cadre de la rubrique "auteurs" du petit mémento philosophique.
Rendons grâce, comme on dit chez les mystificateurs, aux "fabuloclastes",
ces démystificateurs qui nous aident à tenter de revenir au réel, qui nous
mettent en garde contre toutes ces fables, qui pourraient rester sympathiques si
elles daignaient se contenter de se faire valoir comme créations (plus ou moins)
poétiques, mais qui deviennent odieuses dès qu'elles prétendent de manière
ridicule se substituer au monde. Certes tout homme a plus ou moins sa part de
faiblesse, de délire, de lâcheté (et ceux-ci n'y échappent pas, sinon certains
n'auraient pas leur place dans des instructions "officielles"), mais ils nous
demeurent globalement salutaires.