
A Elise G.
Pour parler vrai… Il y a dans les pratiques humaines de forts jolis métiers dans lesquels
on s’exerce à obtenir au mieux le contraire de ce que l’on y prétend. Cela se fait parfois, pour une majorité
naïve de praticiens, avec la meilleure bonne foi du monde. Encore qu’il soit
souvent difficile de pénétrer suffisamment dans les méandres et les tréfonds des
motivations des corporations diverses pour pouvoir discerner ce qu’il y aurait à y qualifier de bonne ou de mauvaise foi.
Regardez par exemple le beau zèle des hommes politiques pour organiser la vie de leur
concitoyens, pour promouvoir les libertés, dynamiser l’économie, promouvoir les
Droâts de l’Hômme, et toutes ces bonnes choses pour le bonheur des autres. Tout
le monde sait bien qu’en réalité la vraie vie se fait sans eux, malgré eux,
contre tous les empêchements qu’ils ont su créer à force de bonne volonté,
éventuellement agrémentée de petits intérêts perso. Comme si un dieu existait,
et que sa prétendue création s’acharnait à vivre d’elle même, malgré la
prétention de l’autre à lui infliger son bonheur.
Mais ce n’est ni de dieu ni de politique que je voudrais aujourd’hui vous entretenir,
mais d’une espèce qui en quantité, comme en qualité, se situe modestement un peu
à mi chemin entre les deux, que l’on affuble souvent du nom générique et
abusif de philosophe, et qui ne sont en fait que de modestes professeurs de
philosophie, ce qui est très loin d'être la même chose.
La petite part de vérité de la méchante formule qui dit que ce qu'on est pas
capable de faire, on se résigne à l'enseigner. C’est une curieuse espèce, que l’on connaît généralement bien mal, et qui se
connaît elle-même encore plus mal que les autres ne le font, ce qui est en soi un trait assez banal.
Se mordre la queue.
Au départ, ou prétendu tel, il y a une idée bien sympathique, le fameux « savoir
que l’on ne sait pas » socratique. L’humanité a tellement pâti, il y eut tant de
souffrances et de massacres, du fait de tous les imbéciles prétentieux sûrs de
connaître, ces imbéciles heureux qui ont une vérité quelque part, avec en
perspective leur manie du bonheur tel qu’ils le conçoivent de gré ou de force,
qu’on ne peut qu’exprimer sa reconnaissance à l’homme sage qui sut ne même pas
écrire qu’il ne savait pas. Mais voilà, au grand dam des hommes conséquents, la
trajectoire est toujours la même, on se croit encore dans la vivacité du
questionnement socratique, et on se retrouve sans s’en être rendu compte dans
les délires totalitaires de la constitution politique parfaite…
Une étudiante demandait, avec la vertigineuse naïveté de celui ou de celle qui a
cru en des terres promises : « Mais Monsieur, comment se fait-il que la
philosophie commence régulièrement par une apologie du sens du questionnement,
de la recherche, de l’ouverture, et échoue si peu après dans le sectarisme d’une
doctrine quelconque qui ose croire rendre compte du reste du monde ? »
Embarrassé, on serait tenté de répondre en première instance qu’au moment où
l’on se lance à l’aventure, succède toujours celui où l’on gère son fond de
commerce. Mais voilà, dans le susdit métier, il faut
toujours fournir une réponse plus élaborée. Plus vraie, personne ne sait, et on
s’en fout, mais plus élaborée, ça, c’est important. Il faut alors y aller d’un
beau topo bien propre, comme on sait faire dans la corporation. La forme
élitiste du « il était une fois » populaire. Soit donc.
Môa, mes idées et le monde.
La philosophie, dit « le » philosophe, est née de l’étonnement. Et celui-ci de préciser l’ordre
du questionnement, du plus proche, dit-il, vers le plus lointain. Certes, c’est
se donner une dimension nouvelle que de s’étonner. Et rien n’est à l’opposé plus
redoutable que cette opacité glaciale de l’immersion sans recul de ceux qui,
comme le dit l’expression contemporaine consacrée, ne veulent pas « se prendre
la tête ». C’est comme c’est, ne pensent-ils même pas, et ce brin d’herbe est un
brin d’herbe, point final. Reconnaissance profonde donc à tous ceux, qui au
moins une fois, se sont dit qu’ils ne comprenaient pas bien ce que pouvait être
un brin d’herbe, et qui s’en sont étonnés.
Mais qui se sont étonnés de quoi ? Car le sens commun, qui n’est pas, comme chacun sait, celui
des philosophes, distingue entre la réalité de la chose même et ce que le
langage en vise ou en dit. Le philosophe qui n’a généralement pas, bien qu’il
l’ignore tout en s’en enorgueillissant paradoxalement, le sens commun, va
éventuellement nous réfuter cette distinction. La chose, ira-t-il jusqu’à dire,
est le concept même, à la rigueur dans un autre moment de son identité.
Restons-en donc, et nous serons malgré tout en cela en bonne compagnie, à cette
distinction pré-philosophique, fut-elle naïve, entre le chose même et la
représentation que s’en construit le si vénéré sujet pensant. Car, quitte à
paraître rustique, il y a le réel, et il y a ce que des hommes en pensent ou en
disent. Eh bien, il y a deux étonnements forts différents, qu’il pourrait être
utile de distinguer. Celui qui s’étonne de la réalité même de ce que nous
appelons brin d’herbe, et celui qui s’étonne du genre de pensée qu’il a à cette
occasion. Le premier relève du jardinage, le second de la philosophie.
On peut alors se demander si tous deux se valent. Car assez souvent, si le
jardinier se fout du philosophe, celui-ci tend, avec toute son onctuosité en
telle circonstance, à le prendre plus ou moins discrètement pour un imbécile. Au
milieu des mots, il sera bien sûr assez facile de montrer la supériorité du
philosophe. Et au milieu du jardin, celle du jardinier. Mais qui s’étonne
vraiment de quoi ? Tous deux ont au départ la même inquiétude, la même peur
primale. Ce que je suis dans ce monde étrange, ce qu’est ce monde dont je suis
étrangement issu. Partant de là, l’un pose de belles questions, savamment
disposées en hélice, ce qui lui permet de réfuter ce que tout le monde voit, à
savoir qu’il tourne en rond, sous la prétendue raison qu’à chaque rotation, il
se retrouve un peu plus haut. Ce qu’il ne voit pas, c’est que son hélice forme
globalement un cercle, et revient à son point de départ, comme un ressort à
boudin dont on fait toucher les deux extrémités. Il n’est jamais que le faux
naïf qui n’arrête pas de poser des questions, voguant de représentation en
généralité, comme le pauvre touriste en étonnement qu’il est. L’autre se coltine
l’existence même du brin d’herbe, de celui-ci en particulier, non d’une
catégorie de pensée qu’il lui substituerait, il affronte la chair même de son
inquiétude. Il y a la peur des lâches et il y a la peur des courageux, la
première, celle des philosophes, n’étant qu’une ombre de la deuxième.
L’inquiétude philosophique première n’a peut-être pas exactement le sens qu’on
lui attribue complaisamment. Ou plutôt si, elle l’a, mais justement pour cela
non. Cette inquiétude est ouverture au monde dans le même mouvement qu’elle en
est le refus. Vous connaissez ce mouvement du jeune enfant qui dit quand on le
houspille « non, non, encore ». Le philosophe est ce jeune enfant, mais comme il
a appris la dialectique, il tend à l’inverser en un « encore, encore, non ».
Au fond, la philosophie relève du fantasme le plus primaire qui soit, l’instinct
primal de toute vie : que ce soit le monde qui dépende de moi et non moi qui
dépende du monde. Plus fort encore, et certains l’ont affirmé explicitement, que
ce soit le monde qui soit une partie de moi, et non moi une partie du monde.
C’est sans doute la raison de son pseudo regain dans notre société. A l’heure où
plus personne, moins que jamais, ne veut du réel, la philosophie est la manière
la plus efficace, et peut-être au fond la moins coûteuse, d’en rendre possible
l’occultation. Comment donc, des plus primaires, objectera-t-on, alors que cette
pratique est au contraire des plus réputées pour sa finesse, sa subtilité, son
jésuitisme même ? Mais oui, ce sont les plus fondamentaux instincts qui trouvent
leur aboutissement dans ce qui s’en écarte le plus. Et ce sont souvent les
civilisations les plus raffinées qui commettent les plus subtiles horreurs au
nom des grands principes.
La philosophie commence par
l’étonnement et finit dans les plus invraisemblables délires, ne s’étonnant même
pas, ce sans quoi ce ne seraient pas des délires, d’eux-mêmes. Mais du début à
la fin, il s’agit du même refus, que la réalité soit à la fois ce qui ne dépend
pas de moi et ce dont je ne saurai jamais rendre compte. Le problème du
fondement, disait un docte patricien, par ailleurs fort intéressant, est l’objet
même de la philosophie. Qu’est-ce que philosopher, poursuivait-il, si ce n’est
poser la question du fondement ? A quoi l’on pourrait répondre que s’étonner,
c’est tenter de s’habituer à ce que « sans fondement » veut dire. Les fondements
ne sont que des montages psychologiques, répondant sans doute à une sorte de
besoin de l’esprit humain, encore que besoin soit sans doute beaucoup trop dire.
Honte à celui qui refuse l’inexpliqué. Bien sûr, il faut chercher. Mais ne
jamais croire avoir trouvé. Les philosophes le disent, ici et là, mais c’est le
plus souvent pour mieux bétonner leur certitude. Le vice majeur de l’homme est
de pratiquer à profusion l’hypostase. Mais le vrai professionnel de cette
redoutable perversion est le philosophe. On appelle hypostase « une entité
fictive faussement considérée comme une réalité existant en dehors de la pensée
et dont on fait une substance ». Hypostasier, dit vulgairement, c’est prendre
ses idées pour des réalités. C’est la base même de l’activité du philosophe.
L’un d’entre eux a pourtant eu cette magnifique formule : « Penser, c’est
inventer sans croire ». Mais voilà, ça finit presque toujours par croire, comme
n’importe qui. Parce que c’était ça le vrai projet de départ…
Fantoches.
Ah que les philosophes, ou que ceux
qui s’autoproclament tels, mais c’est la même chose, sont jolis ! Il faut en
avoir vu de vrais de près, en os et en esprit. Pris isolément, ils peuvent
cependant faire illusion. Il faut les apprécier en groupes, ce qui n’est pas
toujours facile, puisqu’ils sont animaux plutôt solitaires, chacun étant à lui
seul le monde. Pour se faire une petite idée de ce peut être le comble de la
dérision, il faut se faire invisible (on fait ça dans cette variété humaine avec
un anneau au doigt) pour assister à une réunion de professeurs de philosophie.
On pourrait bien sûr rappeler que philosophe et professeur de philosophie, ce
n’est pas la même notion. Mais l’un de ces derniers qui un jour le suggérait se
fit immédiatement traiter d’imposteur par ses confrères indignés. Prenez en donc
une assemblée. Vous ne trouverez là que des gens fort instruits de toutes
choses, en tout cas conscients de l’être, et décidant avec une grande hauteur
teintée de sérénité faussement détachée des vérités dernières, ou premières,
selon comment vous l’entendez. Prenez les en train de se mésentendre sur les
critères d’évaluation d’une copie, c’est à cette occasion qu’ils sont les plus
grands.
L’un vous dira que cette copie ne vaut pas grand
chose parce qu’on n’y trouve que de l’épistémologie sèche sur les conditions
d’utilisation de la mémoire par l’historien, que d’une part on ne traite pas
cela en cours (il veut dire que lui ne le fait pas), que d’autre part sur un
sujet d’une telle gravité, on attendrait que soit donnée priorité au problème
moral, politique, et sublime du devoir de mémoire, autrement plus important pour
l’avenir de l’homme. L’autre vous rétorquera (rétorquer n’est pas le bon mot,
car il suppose que l’on veuille aller contre ce que l’autre a dit, ce qui n’est
pas le cas : on parle ici en solitaire, en simple juxtaposition de l’autre qui
fait de même) que l’idéologie fumeuse et moralisatrice du devoir de mémoire
l’importune, et que sur un sujet d’une telle gravité etc. N’allez surtout pas,
faute de passer pour un irrémédiable lourdaud, voire plus grave, émettre
l’hypothèse que la seule chose en l’occurrence d’une réelle gravité soit qu’un
candidat puisse, au hasard du correcteur, être crédité d’une dizaine de points
en plus ou en moins (éventuellement coefficient 7).
Un
traître parmi eux s’étonnait un jour d’un écart de dix points pour
la notation d'une même copie, et plus encore de
la disparité des commentaires. On appellait ça une copie test. Et pour être un
test, c'en était un fameux, mais ce n'est pas la copie qui se trouvait testée. A l’une extrémité, l’un jugeait « contre-sens
global sur le texte, propos inconsistant » ; à l’autre ça donnait « analyse
fine, commentaire judicieux ». Entre les deux, un peu n’importe quoi. A celui
donc qui s’indignait d’une telle hétérogénéité d’appréciation, il fut répondu
que c’était normal, puisque les élèves étaient de nos jours bien hétérogènes.
Schéma intéressant, n’est-il pas ? L’hétérogénéité des correcteurs était devenue
celle des élèves.
Et, stupéfait, vous les verrez s’en aller
chacun avec le sentiment réconfortant de s’être bien entendu. Les candidats
futés le savent bien, si l’on parvient à faire parler suffisamment
l’examinateur, il sortira de l’épreuve avec le sentiment qu’il s’y est tenu de
fort intelligents propos, et notera bien celui qui aura su se taire à propos. Eh
bien là, saisi par l’intelligence de ses propres propos, aucun n’écoutant
sérieusement l’autre, mais faisant, à charge réciproque, le minimum du service
faire-valoir, il se dit avec satisfaction qu’il s’est bougrement bien entendu.
La conscience claire, l'âme sereine, ils auront su une fois de plus distinguer
l'essentiel de l'inessentiel. Et ils ne verront ensuite aucun rapport avec la
désaffection croissante des sections littéraires… Conclusion
Il n'y a jamais en vrai de conclusion, c'est une invention rhétorique. Alors
allons-y d'un lieu commun et néanmoins rhétorique : la philosophie est comme
l'amour, ce peut être la plus belle ou la plus hideuse des choses. Ou les deux à la fois...
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